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  • : Voyages, plongée-sous-marine, récits, histoires, citations, pensées, maximes, proverbes du monde entier. Le tout illustré par des photos de France et d'ailleurs...
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15 février 2011 2 15 /02 /février /2011 00:30


ENTRE   DEUX   PLONGEES


                                                                                    De temps en temps
                                                                   il faut absolument se reposer
                                                                                         de ne rien faire.
                                                                                                   Jean COCTEAU (La difficulté d'être).

 

 

          On ne pouvait trouver plus belle fin de semaine.
          Le soleil de ce joli mois de mai resplendissait sur toute la Côte d’Azur et ma foi je crois bien qu’il brillait avec encore plus d’éclat sur la charmante  petite localité portuaire de Saint-Tropez.  Ce qui est indéniable, c’est que le ciel bleu de la Côte faisait régner sur la cité  du Bailli une bonne humeur permanente et de bon aloi qui se transmettait auprès de tous, petits et grands, indigènes et touristes. En effet, comme chaque année à pareilles dates depuis des siècles, les bravadous parcourent la "Cité du Bailli” sous les applaudissements de leurs concitoyens afin de consacrer, dans la dignité et l’allégresse, la seconde fête nationale du village, la célèbre et originale " Bravade ".
           Précédant la foule endimanchée, les hommes, en uniformes chamarrés du Premier Empire, tromblons impeccablement astiqués, sabres rutilants à la hanche et vieux fusils démodés entre les mains, commémorent en cette cérémonie, des événements qui puisent tout d’abord leurs racines en l’an 68 de notre ère. À cette époque, la région est “Provincia romana” (origine du terme Provence).

           En Mai 68 - le vrai MAI 68, et non la date exclusive aux étudiants - s’échoue sur le rivage de la  bourgade d’Héraclée (devenue par la suite “Saint-Tropez”), une barque ou se tenait un coq, un chien ainsi que le corps décapité d’un chevalier romain du nom de Torpès, centurion de l’empereur Néron. Ce tyran avait fait martyriser son subalterne pour sa conversion au christianisme avant de lui faire trancher la tête.
           Ce raccourcissement en fit sa grandeur, puisque canonisé, il devint Saint Torpès, puis Saint Tropez par dérive nominative. Ce prénom rénové fut par la suite adopté définitivement par les habitants du village.
           Par ailleurs, la seconde source des racines de la cité est puisée quinze siècles plus tard  en référence à de hauts faits datant de l'année 1558. À l’époque de la Renaissance, les pirates barbaresques mettent à sac les bourgades côtières. La cité de Saint Tropez n’échappe pas à la convoitise des pillards.
           Mais, grâce au Baron de Grimaud, alors gouverneur de Provence, elle se releva de ses ruines et fut fortifiée. Devenue place forte du littoral en vertu de son importance stratégique, durant deux siècles, elle fut placée sous la responsabilité d’un Capitaine de Ville . Ce dernier était le commandant d’une milice paroissiale qui assurait la sécurité du site ainsi que celle des localités voisines.
                Sous le règne de Louis XIV une garnison royale s’installa dans la citadelle construite par Vauban, ce qui mit un terme à la mission de la Ville.
                Mais, pour autant, les Tropéziens n’oublient pas. Ils gardent en mémoire ces faits historiques et les commémorent chaque année aux dates précises des 16, 17 et 18 mai. A grands coups de tromblons sont célébrés ces temps héroïques et religieux.  Au cours de défilés dans les ruelles et venelles, sur le parcours allant de l’église au port via l'Hôtel de Ville, un spectacle étourdissant de détonations tirées en salves honorifiques (plus de quatre cents kilos de poudre sont utilisés) anime ces trois jours de liesse.
             Durant toute la durée de cette période, les pipeaux aux sonorités joyeuses, alliés aux fifres et aux tambourins, donnent l’aubade sur chaque place tandis que le Capitaine de Ville passe ses troupes en revue sous la houlette du Cépoun. Le privilège musical de ces festivités est l'exclusivité du groupe tropézien “Le Rampéou” animé avec bonheur par de bénévoles conservateurs des traditions.
             Ce dimanche, après que l’odeur de la poudre ait été dissipée par la brise marine, la cité avait retrouvé calme et douceur de vivre, les membres du Club de Plongée de Montargis pourront en attester, ils y étaient.  
             “ L’Idéal ”, notre fier chalutier, ayant quitté récemment le môle Jean Reveille, non parce qu’il trônait à proximité du Banc des Menteurs, mais dans le but de faciliter son accès à la clientèle motorisée, nous nous étions réinstallés au quai du Nouveau Port longeant le grand parking .
              Repeint à neuf de bleu et de blanc, notre “dix-huit mètres” étincelait aux mille feux de l’eau miroitant au soleil.  A vrai dire, il rayonnait aussi dans le regard satisfait de ses sympathiques propriétaires, Claude Gavory et Charles Battisti, les célèbres “Plongeurs du Golfe”.
              J’étais resté avec mes successeurs pendant la pause de midi afin d’assurer la gonfle des bouteilles d’air alors que mes ouailles montargoises se restauraient au village de vacances “Léo Lagrange” de Pampelonne.
              Le grand pont de l’Ascension nous avait donné la possibilité de profiter d’un beau et long week-end puisque nous prolongions notre séjour jusqu’au lundi en fin d’après-midi.
              Attendues par la majorité d’entre nous avec l’impatiente que vous devinez pendant les mois obscurs des exercices en piscine, les plongées que nous réalisions à la Sèche à l’Huile, aux Sardinaux, à Basse Rabiou ou à La Pointe de l’Aÿ (1)... devenaient un rêve authentiquement vécu.  C’est bien connu : la réalité dépasse souvent la fiction... Nos grenouillards étaient effectivement enthousiasmés par la splendeur du Mur de Corail, la coloration de la Passe Jaune, la Grotte au Mérou, les Pyramides, l’Arche, la Cathédrale... Le stage se déroulait parfaitement à la satisfaction générale et il nous restait tant de merveilles à explorer...
              Entre deux tours de blocs, assis sur un coffre à l’ombre du rouf, entre “patrons” nous étudiions la possibilité d’aménager de nouveaux horaires de sorties en mer pour la proche saison estivale. A cet effet  nous venions d’acquérir pour quatre sous un pauvre vieux Zodiac, prévu tant à usage d’annexe de sécurité, qu’en garde-place au port.
              Cet achat n'était pas l'affaire du siècle et de plus, notre possession du bien avait mal commencé : En début de matinée, dans l’intention louable d’équilibrer sa ceinture de plombs, un plongeur - comme par hasard, c’était Alain, son nom vous dit peut-être quelque chose - avait déployé celle-ci sur le boudin du pneumatique resté à quai à l’arrière de L’Idéal. Maniant sa dague avec une dextérité toute relative en vue de modifier l’emplacement des poids, d’un malheureux coup de lame, ce bricoleur d’occasion avait transpercé la toile caoutchoutée, il est vrai, déjà usée par endroits jusqu’à la trame. Si bien qu’une belle rustine rouge, large comme une assiette à dessert, avait pris place non sans difficultés dans le patchwork des réparations précédentes... Enfin !... ce soir, équipé d’un moteur Yamaha  de petite cylindrée, l’esquif reprendrait un peu d’allure. Pour le moment, bien gonflé, il restait à terre afin de permettre à sa nouvelle emplâtre, encollée au maximum, de sécher dans les meilleures conditions.
              Je venais d’en terminer avec une série de bouteilles, lorsque,  au moment de revenir vers mes compagnons, mon regard fût attiré par un violent remous s’arrondissant à la proue du bateau.
              - Ho ! Les gars, doit y’ avoir de sacrés mulets là-dessous. Dommage que l’eau du port soit si trouble, on ne distingue absolument rien, pourtant ça bouge fort, là sur le devant.
             - Cet été, quand les eaux seront redevenues claires, tu les verras en surface se battre comme de beaux diables. Ils viennent ici en troupes serrées, car ils savent que nous balançons les reliefs  de notre bouffe. Ils s’en régalent, pour sûr, me répond ce dernier
             -  Ils sont aussi frénétiques que les requins qui tournent autour de leurs proies avant de les attaquer, renchérit Claude. Et en plus, les goinfres arrivent toujours à l’heure... pile à treize heures trente, au moment où nous faisons la vaisselle.
             - Ah bon ! Mais au fait... aujourd’hui, c’est plutôt bizarre, ils sont carrément en avance, il n'est pas encore midi sonné... 
             - Ou alors ce n’est qu’un groupe d'éclaireurs !...
             Nous épiloguions sur l’intelligence de nos voisins. Pas de solidarité dans le monde des profondeurs marines, chacun se débrouille comme il peut... c’est la lutte pour la vie. Il est bien connu que ventre affamé n’a pas d’oreille.
              Et pourtant... à ce propos...
              J’évoque, avec un brin de nostalgie, le petit poulpe dont j’étais tombé amoureux l’année précédente, du côté de " La Roche Michel " (2).
              La faible bestiole était littéralement verte de peur lorsque je l’ai surprise, plaquée contre la paroi du tombant et isolée de son antre par la présence de mon énorme main. Pour mieux l'observer, jai porté mes yeux masqués à sa hauteur.
              Son corps entier se couvrait d’ondes mordorées allant du blanc-vert au rouge-noir. Je devais paraître gigantesque pour ce nouveau né qui aurait largement tenu dans le creux de ma main. Retrouvant son sang froid - pourquoi l’aurait-il perdu à vrai dire - l’animal déroula discrètement un tentacule vers une saillie du rocher. Il s’y accrocha solidement et mine de rien, son corps, semblant  immobile, se tractait de manière imperceptible, millimètre par millimètre vers son point d’ancrage. Quand à son avis il se trouva hors de ma portée, il reprit ses aises et inspecta l’horizon, dressant un œil inquiet, puis l’autre, à la manière d’un vieil aventurier en cavale. Rassuré, il contourna prestement une éponge multicolore. Dans l’intention de couvrir sa fuite, se rendant compte de ma présence persistante, il éructa un minuscule nuage d’encre noire avant de se glisser dans une brèche de la rocaille où il disparut.
              J’étais loin d’imaginer que venait d’entrer dans ma vie un céphalopode dont je me souviendrais longtemps.
              Est-ce bien le hasard, si dès le lendemain, mes palmes me conduisirent aux abords du même site? Toujours est-il que, désirant attirer l’attention de ma palanquée (pour une raison dont je ne me souviens plus), je frappe plusieurs coups distincts sur la paroi rocheuse du tombant avec le manche de mon poignard de plongée.
             Ô surprise, j’aperçois, à quelques centimètres de ma lame, un bébé poulpe. Curieux comme tous les enfants, il fait poindre ses yeux interrogateurs à l’orifice de la cavité où il se dissimulait. Enfoui sous une magnifique une éponge jaune-orangé, celle-là même que j’avais remarquée la veille, il devient victime de sa curiosité en se découvrant. Il émerge en totalité de son refuge, s’arrête et se hérisse en une boule grise qui se confond avec la roche
              Pas de doute, c’est bien lui qui, la veille, avait retenu mon attention.
              L’effronté, il parade sur le devant de sa grotte et nous toise de toute sa hauteur qui pourtant ne doit pas excéder un pouce. Il est amusant et absolument pas effarouché : les hommes... il connaît... vraisemblablement depuis... quelques heures à peine... disons d’hier.
              J’avais en permanence, à cette époque, dans une poche de ma  "jackette", quelques friandises marines à offrir au hasard des rencontres, en l’occurrence ce jour là, de fraîches et appétissantes petites crevettes grises. D’un coup de pouce, je détache une queue et la lui présente. Il reste immobile, puis lentement un tentacule vient palper le présent. Heeaaheeoooummm !... Quelle aubaine... Brusquement un second bras, tel un fouet, s’abat sur la proie et l’enlace. Avec impudence, le vainqueur regagne calmement son trou. Dégustation et tranquillité vont de paire.
              Nous reprenons le fil de notre exploration. Sur le chemin du retour, je repasse, volontairement cette fois, au même endroit. Notre ami est invisible. Le trou semble vide, mais il est profond et le gastronome peut s’y dissimuler aisément. Je dépose une crevette sur le bord et pour l’en avertir, je frappe sur la roche trois coups brefs et deux longs... comme ça - Toc,toc,toc ... boum, boum! Rien ne bouge... Le petit gourmand digère et fait la sieste... Mais c’est alors que l’un de mes plongeurs déclenche sa réserve: terminé pour aujourd’hui. J’abandonne toutefois mon cadeau à l'orifice de son repaire.
               Nous regagnons la surface.
               Le lendemain, cela va de soi, je retourne sur les lieux.
               Un léger faséyement de l’eau expulsée par l’octopus signale sa présence au creux de la roche. Comme précédemment, je réitère mon signal sonore : trois points, deux traits, tout en présentant au bout de mes doigts une délicieuse crevette. Minute de suspense... Un tentacule apparaît et avec précautions se saisit de l’offrande. Comme je tiens bon et ne lâche pas mon cadeau, un second puis un troisième bras viennent vivement à la rescousse. L’instant d’après, notre “Poulpissimo” apprivoisé se pelotonne affectueusement  au creux de ma main.
                Surprenant n’est-ce pas?
               Étonnés et ravis, mes compagnons de palanquée esquissent des applaudissements.
                Le cérémonial va d’ailleurs se répéter durant plus de trois mois, au grand plaisir de tous les plongeurs de L'Idéal qui m’en parlent encore aujourd’hui. Bien qu’ayant pris de la taille au point d’avoir quadruplé de volume, il a conservé son antre toute la saison d’été... sans que les réelles difficultés qu’il éprouvait à s’infiltrer dans son domicile ne l’en dissuade de le conserver.
                Demeurer sur place, était-ce un gage d’amitié ? Une preuve de fidélité envers moi?   La satisfaction d’avoir élu domicile “au bon coin” ? Ou s’agissait-il plus simplement d’un excellent exercice de souplesse familier à ceux de sa race ?
               Je ne saurais me prononcer, comme d’ailleurs sur l’efficacité de mes signaux sonores. Les poulpes entendent-ils les sons ? Non, répondent les zoologistes. Néanmoins, je reste persuadé que le bruit de l’appel était perçu et compris. Vibrations de la roche enregistrées par les organes sensoriels (et préhensiles) que sont les ventouses ? Je l’ignore... mais le son n’est-il pas que vibrations ?
               Alors.. Qui a dit que poulpe affamé n’a pas d’oreille ?
               Nous en discutions encore lorsque :
              - Mais non, les gars, ce ne sont pas des mulets, s’écrie  soudain Claude. Michel, Charly, regardez là-bas, devant le voilier, ce doit être un "mola-mola" (3)...  il vient droit sur nous... là, en surface, avec sa nageoire...  comme l’autre jour, le poisson lune qui t'a suivi, Michel, sur le Rubis
              Effectivement, l’onde paisible du port se ridait en un “V” dont la pointe se dirigeait vers le quai. Cette trace solitaire et fugitive ne pouvait être que celle d’un paisible mais monumental poisson dont la nageoire dorsale émergeait de temps à autre. 
              - Ho là là ! Il doit avoir une sacrée taille.  Si on ne le voit pas, on devine aisément sa masse lorsqu’il affleure un instant la surface.
             Du regard, nous suivons ses évolutions tranquilles tout en essayant de deviner en quel endroit du bassin il va réapparaître. Après quelques minutes d’observation, nous remarquons l’incohérence de son manège. Il arrive, nous semble-t-il - car nous ne faisons que l’entrevoir - à se faufiler entre les bateaux accostés aux divers pontons et parfois même, il va jusqu’à se heurter au mur du quai dans les emplacements libres.
             - Vous ne trouvez pas ce comportement un peu bizarre? Avec ce va et vient, il donne l'impression de s'être égaré dans le port, il semble perdu ...  ou malade ... !
             - Oui, ça c’est ben vrai, ça ! s’exclame Charly. “J'vais y’aller voir ça d’plus près”.
             D’un bond il saute à terre. Il s’empare d’une rame, soulève le Zodiac et le glisse à l’eau.
             - Ok, allez-y tous les deux les gars, je reste à bord pour surveiller les compresseurs.
            Claude a saisi un long et souple filin, il confectionne un nœud coulant en rejoignant son compère. Aussitôt l’amarre larguée, ils se dirigent vers la passe…
            -  Non, non, il est là-bas... à bâbord, en bout du port, vers la grue mobile!
                La godille efficace de Charly dirige le pneumatique dans la bonne direction.
            Claude, debout à l’avant (belle figure de proue) fait des ronds dans l’air avec son lasso. Tout à coup il projette l’engin devant lui... la boucle cingle l’onde opaque et s’y enfonce pesamment.
                - Stop ! Charly... Stop ! Je le tiens !
                 Notre cow-boy improvisé commence habilement de hâler son cordage qu’il tend jusqu’à le raidir. Tirée soudain de l'avant vers l’arrière, la ligne provoque une embardée  imprévisible du Zodiac qui effectue brusquement un demi-tour sur lui-même.
                Les deux passagers, déséquilibrés, se retrouvent bousculés au fond de l’embarcation. Claude tient toujours le cordage d’une main ferme. Le frêle esquif est maintenant et avec vigueur tracté en direction de la sortie du bassin.
                 Que ce passe-t-il soudain? Le bateau s’arrête. Soulevé en partie hors de l’eau il retombe avec violence en provocant remou et gerbe d’eau dans un bruit d’éclatement. Et le voila qui commence à s’enfoncer dans les flots, par l’arrière, sous le poids de Charly et du moteur. L’homme  se redresse comme il peut et, raide comme un passe-lacet,  dans un geste noble et précis, il porte la main droite à son front. Dans un salut militaire de la meilleure tradition il coule fièrement avec son navire, héroïque et courageux capitaine de légende.
                  Quant à Claude, projeté par dessus bord, il nage vigoureusement vers le quai le plus proche mais encore éloigné d'une quinzaine de mètres.. Dans son sillage je distingue, c’est à peine croyable, non pas la pesante nageoire d’un poisson lune mais l’aileron triangulaire d’un squale. Je reste muet de saisissement.
                                 Horreur ! C’est un requin dit "Requin pointe noire".
                    Je le vois, il nage maintenant en surface, il est énorme, près de deux mètres de long. Dans une réaction de défense il s’est attaqué au Zod.  Sa puissante mâchoire a déchiqueté le flanc du gonflable dans une explosion sonore, et providentielle, qui l’en a éloigné un court instant.
                   Charly, toujours en représentation, n’a rien vu. Intrépide, il continue de sombrer en saluant, le dos tourné au drame.
                     OHo ! J’ai l’impression que Claude faiblit. Son allure est ralentie par le cordage qu'il a toujours enroulé autour de son avant-bras.
                   Oui ! Le tueur se rapproche dangereusement... Mon Dieu ! Dans un effort olympien, tel un nouveau Johnny Weissmuller(4), Claude maintient désespérément les cinq ou six mètres salutaires qui le séparent de l’horrible monstre. Cela lui donne le juste temps nécessaire à saisir le pneu pare-battage qui pendouille à sa portée le long du quai. Il pose un pied dessus et dans un superbe rétablissement  il se hausse sur le macadam.
                     Le voici à terre. Ouf ! Sauvé !
                    Le requin, voyant sa proie lui échapper, reste interdit. Il hésite, fait demi-tour et s’oriente vers la passe... en direction de Charly... innocente victime qui barbote encore joyeusement et s’esclaffe à la pensée que son Zodiac pourri vient d’éclater dès la première mise à l’eau... Il se retourne et découvre l'inconcevable réalité. La terreur des océans lui fait face. Le redoutable mangeur d’hommes, la gueule grande ouverte, découvre soudain d’innombrables dents tranchantes comme des rasoirs.
                    C’est l’attaque.
                   Charly disparaît dans un incroyable bouillonnement d’écume. A l’ultime seconde du drame, les dents de la mort se sont refermées...
                    ... dans le vide !
                    Coup de théâtre.
                    Témoin angoissé de la tragédie qui vient de se dérouler en direct, sous mes yeux, il m’a fallu un certain temps pour comprendre le miracle.
                    La succession rapide des événements n’a laissé aucun un temps de réflexion à Claude lors de son retour précipité et acrobatique sur le quai. La corde (5), dont le nœud coulant avait intercepté le sélacien, était restée en sa possession, enroulée autour de son poignet.
                   Aurais-je eu la présence d’esprit, moi, de penser que Charly ne pouvait être sauvé que par ma fuite ? Je me le demande encore ! C’est dans les grands moments que l’on découvre les grands hommes.

             “Mac Gavor”, lui, dans un départ fulgurant digne de Jesse Owens (5), a couru follement sur le parking en s’éloignant de la mer. Par la suite nous avons mesuré la distance parcourue : il lui a fallu quinze mètres d’un sprint furieux pour tendre la corde et, in-extremis, stopper le tueur alors qu’il allait trucider notre naufragé.
                    Merci Monsieur Gavory !
                    Mais l’histoire n’est pas achevée...
                   Charly, “Le Vieux” comme il permet à certains amis de le nommer familièrement, en quelques brasses nous a rejoints. Puis, voyant le “monstre” épuisé et toujours captif, il a aussitôt pris l’initiative des opérations. Avec son flegme habituel, il nous a fait part de son idée ...
                   Sur son conseil nous allons vivement au bout du parking installer sur la plage de "La Bouillabaisse"  une sorte d'enclos en grillage et en demi-cercle, partant du rivage et baignant dans trente centimètres d’eau .
                   De retour au bateau, nous retrouvons Charly, qui, avec l’aide de quelques touristes stupéfaits, commande adroitement la manœuvre d'une bâche de toile bleue. Telle un carrelet de pêche, elle vient se glisser sous le requin, toujours empêtré dans le lasso, ce qui permet de hisser l'animal à terre sans dommage. Muselé non sans mal avec un sac à patates, le requin, devenu un simple colis, est transporté à l'aide de deux perches de bambou jusqu’à la plage comme un mandarin dans son palanquin.
                   Après l’avoir dépaqueté avec les mesures de précaution qui s’imposaient, nous avons libéré le prisonnier à l’intérieur du vivier de fortune. 
                    Et... ô surprise... dès la mise à l’eau de notre “star”, la Nature reprenant ses droits, nous avons assisté à la naissance de quarante-deux petits squales tout frétillants.
                   Je peux vous dire qu’il y avait foule autour de nous. Parmi les curieux, c’est à qui prendrait les plus belles photos de la mère féroce et de sa charmante  petite famille.
                    En fin d’après-midi, la Direction de l’Aquarium de Monaco que nous avions prévenu, nous dépêchait une vedette rapide spécialement équipée afin de prendre livraison des captifs. La remise en liberté de la tribu en haute mer devant lui assurer les plus grandes chances de survie, l'affaire se terminait bien.
                    Avant de nous quitter, les matelots du Musée Océanique nous ont donné une explication plausible relative à la visite de ce grand squale égaré dans le port de Saint Tropez. : Il arrive  maintes fois que des femelles, sur le point de mettre bas, recherchent un emplacement tranquille proche du rivage. Ainsi leur progéniture aborde les premières heures de la vie dans une eau calme, à l’abri des autres prédateurs.
                      C’était sans compter avec les hommes... Pauvre Maman-Requin, elle a bien mal choisi son havre de paix, en cette belle journée de printemps. 
                    Par contre, c’est certain, elle a fait le bonheur de l’ami Jean-Marc HAURET, notre sympathique journaliste-photographe-plongeur, qui, dès le lendemain, titrait un scoop sur trois colonnes à la une de l’incontournable Nice-Matin :

                                    “ Les dents de la Mer à St Tropez ”.

                     Son article, mordant et spirituel, illustré en première et cinquième page par de magnifiques photos couleurs, racontait au grand public, l’art et la manière élégante avec laquelle nos Héros sont parvenus à vaincre L'Ogre des Mers. Incroyable non ?...
                      Mais si  ! Mais si  !! Comme je vous le dis !!!
                      Interrogez donc nos plongeurs Montargois. Bien qu’arrivés après la bagarre, ils ont vu les Hommes et la Bête et bien sûr, tous se sont procuré par la suite un exemplaire du quotidien. L’aventure valait la peine d’en conserver la narration officielle.
                      Vous hésitez à croire en mon récit? Quand vous le désirez, je mets à votre disposition la preuve que c’est une histoire authentique :
                      C'est vrai, puisque c'est dans le journal  ! Vous savez lire, non !

           

(1) “La Pointe de L’Aÿ” est un dangereux écueil sis à l’entrée du Golfe de Saint Tropez. Situé entre les balises de la Moutte et du Rabiou il a provoqué de nombreux naufrages jusqu’à ce que sa signalisation ne soit matérialisée visuellement sur les instances du Commandant Taillez à la fin des années 70.

(2) “La Roche Michel”  porte le prénom de l’un de nos amis plongeurs, victime d’une chute mortelle lors d’une escalade dans le Massif du Mont Blanc. Il avait émis le Vœu, si un accident lui arrivait, que l’urne contenant ses cendres soit déposée auprès de la” Vallée aux Gorgones d’Or”. La cérémonie s’est déroulée avec la participation de l’Idéal et de son équipage de plongeurs.


(3) La "Môle (mola mola) appelé aussi "Poisson lune" est un animal à la tête proéminente, pratiquement sans queue et peu épais par rapport à la hauteur. Il est certainement l'une des plus lourdes espèces de poisson, son poids pouvant dépasser les 1000 kgs dans les mers tropicales. En Mer Méditerranée les spécimens sont de moindre importance et leurs poids tournent généralement autour de deux cents kilogrammes.


(4) Johnny Weissmuller. 1904-1984. Trois médailles d’or aux Jeux Olympiques de Paris en 1924 et d’Amsterdam en 1928. Premier nageur au monde à descendre sous la minute aux 100 mètres nage libre (58’’6/10). Détenteur de 26 records du monde. Il fut le sixième et le plus célèbre “Tarzan” du cinéma : onze films entre 1932 et 1948. A partir de cette date, la firme Columbia lui donne le rôle titre dans une série de neuf épisodes “Jim la Jungle” avec George Reeves (Superman version 1954) succédant à Grant Withers qui interprétait depuis 1937 le rôle du héros de la BD créée par Alex Raymond. Il tourna par la suite une vingtaine de films de “série B”.

(5) Le mot “corde” est banni du vocabulaire marin car “ça porte malheur”. Cependant il en est toujours question  lorsqu’il s’agit de “la corde du pendu” et de “la corde qui agite la cloche”.

(6) Jesse Owens. Quatre médailles d’or aux Jeux de Berlin en 1936. Vedette du film mythique “Les Dieux du Stade” de Leni Riffensthal.
   

La Bravade à Saint Tropez

 sur la Place de l'Hôtel de Ville.
0699-SAINT-TROPEZ-La-Bravade.jpg
Claude GAVORY
   dit  Mac-Gavor     0091-Claude-GAVORY.jpg                                                                                              
                                                                        

Charles BATTISTI

dit Le Vieux

0722-Charly-BATTISTI.jpg

Un petit poulpe timide.
1450-Petit-POULPE.JPG

   

Un Poisson-Lune
du Musée Océanographique de Monaco.
8219-Mola-Mola-MONACO.jpg 

 

LE   MONSTRE   SUR   LE   QUAI
du nouveau port de Saint-Tropez
0701-REQUIN-St-Tropez.jpg

Je vous l'ai dit : C'est dans le journal !  

 


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Published by PAPYCOUSTEAU - dans HISTOIRE DE PLONGER
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commentaires

Siratus 17/10/2012 11:35


Tu es un fabuleux conteur, Michel. Je me suis régalée avec les histoires du petit Poulpe et de... la maman-requin.  Si c'est dans le journal...


Bonnes bulles

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    Le rêve de la vie champêtre a été de tout temps l'idéal des villes ... George SAND ( La Mare au Diable). La Salle à Manger des Chênes Verts de Sardaigne au Domaine des Bergers des environs de Orgosolo. De futurs invités au festin, et ceux du jour. Les...
  • 1123 . Le Pain à l'honneur à Nuovo !
    Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour. Notre Père (Prière chrétienne). Le pain est l'aliment de base traditionnel de nombreuses cultures de par le monde depuis des siècles. Il est fabriqué à partir d'ingrédients courants : farine, eau et un...
  • 1122 . Musée de Traditions et Costumes de Sardaigne .
    Un paysan est plus beau parmi les champs dans son costume de futain que lorsqu'il se rend le dimanche à l'église affublé comme un monsieur. Vincent VAN GOGH (Lettres à Théo) . Page de couverture d'un livre traitant des différents costumes traditionnels...
  • 1121 . Un Corail ... des Coraux ... décoratifs !
    Le Corail est une pierre qui pousse dans la mer. Joseph ROTH ( Le Léviathan ). Le Corail rouge est une espèce endémique de Méditerranée occidentale. Il vit à de faibles profondeurs au plafond des grottes quand la luminosité diminue progressivement ou...
  • 1120 . Récifs et hauts fonds .
    Le long de la mer apparaissaient quelques récifs autour desquels se jouait l'eau en leur donnant l'apparence de grandes roses blanches flottant sur l'étendue liquide. Honoré de Balzac (Un drame au bord de la mer). À fleur d'eau, une île en formation sur...
  • 1119 . Le panache des Spirographes.
    C'est le plus grand des vers tubicoles méditerranéen qui peut mesurer jusqu'à 35 cm de hauteur et ouvrir une corolle 15 cm de diamètre. Stephen WEINBERG ( Découvrir la Méditerranée ). Le spirographe et son élégant panache branchial figure parmi les espèces...
  • 1118 . Les serpules, petits sapins de Noël !
    Ce qui compte à Noël, ce n'est pas de décorer le sapin, c'est d'être tous réunis. Kevin S. BRIGHT ( Friends ) . Le Serpule, un petit ver marin, a la particularité de vivre à l'intérieur d'un tube calcaire qu'il fabriqué lui-même, Il porte, en Mer des...